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Jean-Paul Marchelli, kiosquier du Boulevard du Jeu de Ballon de Grasse : le cri de colère d’une profession

De Jean-René LAGET, Président de Grasse à l’Unisson 

Le "Petit Kiosque" de Grasse
Le « Petit Kiosque » de Grasse

J’ai ce Mercredi 23 Décembre 2015 au matin rencontré un homme amer et en colère. Jean-Paul MARCHELLI a consacré de nombreuses années de sa vie professionnelle dans le domaine de la presse et de la librairie, d’abord comme employé puis à son propre compte à partir de 2011. 

Une profession exigeante, présent pour sa part chaque jour à 5h45 du matin pour réceptionner presse et magazines, ouvrir à 6h00 jusqu’à 13h00 puis réouvrir de 14h30 jusqu’à 19h00 et même à un moment le Dimanche matin. 

Exigeante, certes, mais qui constitue surtout un véritable lien social pour les gens (l’un des tous premiers contacts du matin). Un lien démocratique aussi tant la Maison de la Presse porte bien son nom, même à l’époque d’internet. 

Après tout, les instituteurs étaient bien pour leur part nommés les « hussards noirs de la République » malgré le fait que le savoir était accessible à qui le souhaitait et ce depuis l’Antiquité. 

Jean-Paul s’est installé le 3 Janvier 2011 au « Kiosque » comme l’appellent les grassois du centre historique et habitués maralpins, sur le Boulevard du Jeu de Ballon*, l’axe le plus emblématique de la Capitale des Parfums, essentiellement haut lieu partagé du secteur bancaire, de la restauration sur place ou à emporter et du célèbre MIP, le Musée International de la Parfumerie, fréquenté par des touristes de très nombreuses nationalités, essentiellement asiatiques.  

(* très exactement le « Petit Kiosque » se trouve en bout du Boulevard, au 1 Place Maximin Isnard, faisant face à la Place de la Foux et au TDG, le Théâtre de Grasse.) 

Plein d’espoir et disposant d’une petite réserve de trésorerie de 20.000€, les affaires allaient plutôt bien pour lui. Tout allait aussi pour le meilleur des mondes dans ses relations avec son diffuseur de l’époque, Cannes Presse, jusqu’à ce que ce dernier ne soit repris et remplacé milieu 2012 par la SAD, la Société d’Agences et de Diffusion de Nice-Saint Laurent du Var. 

Du temps de Cannes Presse, « Jeannot », comme l’appellent les intimes, n’avait aucun problème et pouvait même faire son correct chiffre d’affaires le Dimanche matin, ce diffuseur ayant été performant dans ses envois pour le début de semaine. 

Puis arrivèrent les fameuses grèves de fin Septembre 2012 jusqu’à Février 2013 dans le monde de la presse, incessantes, représentant pas moins de trente jours complets, ce qui eut raison des activités de quelques uns des collègues de sa profession : beaucoup de dépositaires en faillite, des marchandises passées de date et des trésoreries littéralement avalées.  

La marchandise « d’actualité » était gelée et il fallait payer celle « périmée ». 

Cette douloureuse crise laissa des traces, si bien que Jeannot a été obligé de repomper dans sa réserve pour tenir le coup jusqu’à la fin 2014. Il a également contracté pas moins de trois emprunts lors de cette fameuse année pour pouvoir rebondir. 

Difficile à tenir quand en tout et pour tout il vous reste au maximum 8% de vos recettes de manière générale comme profit. 

Le seul petit sursaut a eu lieu en Juin 2013 quand le jeu phare de la FDJ, la Française des Jeux, à savoir le Loto a fait son entrée au Kiosque. Mais comme le dit Jeannot : 

« On y gagne à l’avoir, mais on y gagne très peu en fait. »

Jean-Paul n’a, essentiellement pour une raison de place, pas pu développer le service du Pari Mutuel Urbain, le fameux PMU des courses hippiques. 

Mais ce n’est pas tout : en France, l’indépendance se paie, même très cher. 

Jean-Paul MARCHELLI, dit "Jeannot", l'une des figures bien connues des Grassois du Centre-Ville.
Jean-Paul MARCHELLI, dit « Jeannot », l’une des figures bien connues des Grassois du Centre-Ville.

En 2014, notre kiosquier a réalisé un bénéfice de 24.000€ sur l’année (2000€ par mois). Un an plus tard, ce dernier devait s’acquitter de… 18.000€ pour le RSI, le Régime Social des Indépendants, sous le seul prétexte de l’augmentation de ses bénéfices liés au jeu. 

Un kiosquier de nos jours a pourtant besoin de la presse, des magazines et collections + des jeux pour vivre… ou survivre. 

Par ailleurs, si Jean-Paul Marchelli est propriétaire de son fond de commerce, il n’est en revanche pas celui des lieux. Les lieux ne pouvant être reconvertis pour une autre activité et celui-ci devant payer à la Mairie (occupation de l’espace public) un loyer « dérisoire » de 500€ par an. 

Il s’accorde à dire que la Mairie, indépendamment de toute conviction politique, n’a pas été un frein à son activité. Au contraire, il est enthousiaste que le Boulevard du Jeu de Ballon reprenne des couleurs et vie après avoir connu une période difficile d’intenses fermetures, y compris d’agences bancaires, notamment après l’adoption du sens unique, le fameux PDU à partir de 1999. 

Récemment, c’est (entre autres) la pizzeria Doumé, jadis au Boulevard du Maréchal Leclerc qui s’est installée, tout comme l’enseigne nationale Naturalia. 

L’année 2014 n’a pas été de tout repos non plus du côté des réparations à son outil de travail puisque le rideau métallique de son commerce a été forcé. Dans quel but ? Celui de partiellement saccager sa boutique et de dérober… le terminal de la FDJ. Une action totalement stupide et que l’on peut qualifier de pleinement irréfléchie quant à la prise de risques vu que la Française des Jeux est assez rapide pour détecter toute anomalie sur son système, et notamment des utilisations frauduleuses. Au final, il y a aura eu 3000€ d’intervention pour la FDJ et 350€ de franchise à l’assurance pour lui. Et une perte totale de 500€. 

Pour revenir à son activité, Jeannot reconnaît avoir fait quelques erreurs, comme celle de se mettre en nom propre plutôt qu’en SASU *. 

« En nom propre je dois payer 48% de charges sociales (assurances maladie et retraite) plus les charges fixes. En comptant toutes les charges fixes cela s’élève à 950€ / mois auxquels il faut ajouter les 500€ annuels du loyer ainsi que le RSI. Le RSI, on passe une bonne année, celle d’après est mauvaise, celle d’encore après est bonne et ainsi de suite ».  

( * Société par Action Simplifiée Unipersonnelle : qui est constituée par un unique associé, ne supportant les pertes qu’à concurrence de son apport. Une alternative intéressante à l’EURL puisque depuis 2009 celle-ci ne comprend plus l’exigence d’un capital minimum et l’obligation de désigner un commissaire aux comptes).

« En société, on paye l’URSAF mais n’ayant pas d’employé, étant finalement le seul, je me verse un salaire. Et il faut réinvestir le reste. Pour la SASU, on ne paie un impôt sur les sociétés qu’à partir de 35.000€. Avec 24.000€ / an en bonne année, j’en suis loin. Et si on ne cotise pas à la CSGA, qui permet les abattements d’impôt sur les sociétés, les bénéfices sont majorés de 25%, ce qui est énorme. Ca, je m’en suis rendu compte à la fin 2014. »  

A la situation de 2015, Jeannot avait toutes ses réserves vidées et un seul crédit sur trois remboursé. Une ultime (petite) réserve de 3000€ a été débloquée en Octobre… pour revenir à une mauvaise situation en Décembre. 

Jean-Paul est en effet amer et met en cause le fonctionnement du système, celui finalement de ses principaux partenaires : 

« Les hebdos, quotidiens et publications étrangères, c’est cash. Comme les collections et DVD. Les mensuels eux, sont pour la plupart payables à 15 jours. Un exemple (il me présente une revue), celui-ci j’en reçois douze et j’en vends deux. J’en retourne dix. Tu crois qu’on en tient compte ? Eh bien non. La fois d’après… on m’en envoie quatorze. On ne diminue jamais. Charlie-Hebdo, c’est pareil. Avant les attentats, j’en recevais entre six et huit. Après les attentats, j’en ai reçu trente. Sur l’instant, celui d’après les attentats de Janvier 2015, les deux numéros de la reprise, j’ai pu les écouler. Aujourd’hui, j’en reçois toujours trente mais je n’en vends qu’un de plus par rapport à avant les attentats. A côté de ça, la presse papier est en perte de vitesse, les abonnements et l’internet font énormément de mal aux kiosquiers. J’ai été contraint de mettre en vente mon fond de commerce sur le Bon Coin. La SAD voulait s’interposer, ne sachant même pas que je suis propriétaire de celui-ci. Nous les kiosquiers, nous avons normalement à disposition un site qui s’appelle « Prestalis ». Sur ce site, on peut modifier les services, c’est à dire les quantités de commandes. Pendant un moment ça fonctionnait puis à partir de Mai 2015 le site a été « bloqué » dans ses fonctionnalités, ne permettant plus de changer quoique ce soit. Pas moyen d’avoir quelqu’un pour agir. A croire que c’est voulu. »  

Et aujourd’hui, que compte faire le patron du « Petit Kiosque » ?

« J’étudie les ultimes possibilités, comme le crowdfunding qui a financé de nombreux projets et qui a notamment sauvé… Nice Matin. Mais j’attends surtout un rendez-vous de la Mairie pour une offre de rachat. Je compte normalement, sans solutions, m’arrêter le 2 Janvier 2016. En cas de cette offre de rachat, je suis prêt à rester le temps qu’un repreneur soit trouvé. Il est aussi possible de trouver quelqu’un tout en restant propriétaire du fond de commerce. Alors on pourrait se dire « qui prendra ce risque ? » Il suffit tout simplement de se mettre sous le bon statut juridique et de ne pas commettre les mêmes erreurs de « jeunesse » que moi. Mais il est important de garder à l’esprit que je suis le seul véritable point presse en centre ville, Monoprix ayant arrêté. Lorsque j’ai repris ce kiosque, il était vide, resté 5 mois sans activité. Il y a un risque : celui d’une reprise impossible cette fois-ci, étant donné que la reconversion du lieu est tout simplement… interdite. » 

Est logiquement à aborder aussi le fait de cet arrêt minute manquant devant son commerce. 

Ainsi, l’appel aux Grassois et Maralpins ainsi que touristes de passage est lancé pour participer au sauvetage de l’affaire d’un honnête commerçant et ne pas perdre ce lieu symbolique. Offrez au Petit Kiosque le Miracle de Noël.